L’absente de tous bouquets

 

Dominique Raymond

 

Je suis chargée de cours à l’université depuis 10 ans. J’ai donné quatre fois le cours Histoire du théâtre occidental. Je suis aussi une chargée de cours féministe. Je ne peux me contenter d’enseigner ce que je lis dans les manuels et autres traités d’histoire du théâtre, car la place des femmes est nulle. J’exagère? Lisez l’article « Histoire du théâtre » de l’Encyclopédie Larousse. Aucune dramaturge n’est nommée. Zéro. La seule mention relative aux femmes dans le domaine théâtral concerne le travestissement à l’époque élisabéthaine : les rôles féminins sont joués par des hommes.

Alors, quelles sont mes options? Enseigner l’absence des femmes, montrer la béance, le trou, le vide. Bon, mais encore. Aller du côté du contemporain, car Ariane Mnouchkine tend à s’imposer comme une figure marquante du théâtre de la fin du XXe siècle. Certes, mais disons que ça fait une histoire courte, le théâtre de 1975 à aujourd’hui… Chercher des ressources ailleurs que dans les manuels? Voir ce qui s’enseigne dans les différentes formations en théâtre? Eh bien en lisant La Coalition de la robe, on constatera que ça ne servirait à rien.

« Ce n’est pas sur les bancs de l’École de théâtre du Cégep de Saint-Hyacinthe qu’on nous a parlé du Théâtre des cuisines, un théâtre militant, féministe et marxiste, qui souhaitait rejoindre la classe ouvrière »; « Ce n’est pas sur les bancs de l’École de théâtre du Cégep de Saint-Hyacinthe que nous avons appris à remettre en question la sous-représentation des femmes dans le paysage théâtral. » (p. 19 et 21)[1]

Ce nous, c’est la parole de trois diplômées en théâtre, Marie-Claude Garneau, Marie-Êve Milot et Marie-Claude Saint-Laurent, témoins d’une performance déterminante de la Coalition de la robe : elle constitue l’élément déclencheur d’un engagement total, à la fois féministe, politique et théâtral. D’une part, le trio suit les traces du collectif, ramassant les indices de leurs actions et les présentant du même coup au lecteur : extraits du Manifeste de la Coalition de la robe, récit de performances, lettres diverses. D’autre part, les trois femmes partagent leurs propres recherches, par exemple, une étude de la place des femmes dans la revue Jeu, et suggèrent différentes postures réflexives et actives possibles, en offrant notamment un petit guide pratique pour un théâtre féministe. Dans ce petit guide, rien pour les profs. Mais je n’hésiterai pas, si j’ai l’occasion de redonner un jour Histoire du théâtre, à mettre La Coalition de la robe au programme.

Pour pallier l’absence et perpétuer la mémoire, les Éditions du remue-ménage proposent un Agenda des femmes 2018[2] . En plus d’inclure une cinquantaine d’extraits d’œuvres littéraires écrites par des femmes, l’Agenda a permis à une douzaine d’autrices de s’exprimer sur le travail d’une écrivaine qui les habite, amalgamant ainsi leurs univers intime et littéraire. Lectrices, nous sommes aussi conviées à amalgamer ces deux univers, à joindre la notation de nos douleurs mensuelles à nos lectures du moment. L’Agenda des femmes littérarise notre quotidien, sublime la mémoire individuelle pratico-pratique – se souvenir de mes rendez-vous – en mémoire collective – se souvenir de toutes ces autrices qui ne figureront peut-être jamais dans les manuels d’histoire littéraire.

 


[1] Marie-Claude Garneau, Marie-Êve Milot et Marie-Claude Saint-Laurent, La Coalition de la robe, Éditions du remue-ménage, Montréal, 2017.

[2] L’Agenda des femmes 2018, Éditions du remue-ménage, 2017.